3e étage, première porte à gauche
Mes rencontres avec Maria Koleva, cinéaste d’origine bulgare
Par Thomas AUFORT, le 2 décembre 2009 2009
A l’occasion de la diffusion du film de Maria Koleva « La Fête aujourd’hui, la fête demain… » programmé lors de la Semaine du Cinéma Ethnographique : récit de ma rencontre il y a dix ans avec cette étonnante cinéaste d’origine bulgare, à Paris.
LA PREMIERE FOIS QUE JE L’AI VUE, ce n’était ni dans une salle de cinéma ni à un séminaire, mais dans son propre salon, situé à Paris, peu avant la projection privée d’un de ses films dans son appartement. Sa cuisine avait été transformée en cabine de projection. Un mur vitré séparait celle-ci de la grande pièce dans laquelle se tenaient quelques spectateurs curieux installés sur des coussins ou avachis sur le sol. Elle m’a ouvert la porte, m’a remercié d’être venu et m’a déplié un siège de camping en me priant de bien vouloir m’installer. Elle s’est dirigée vers le fond, s’est mise face à nous, devant son écran de fortune, puis a présenté son programme de films…
LA PREMIERE FOIS QUE JE L’AI LUE, c’était dans un bar, perdu en pleine campagne auvergnate, j’avais 19 ans, quelques heures avant l’oral d’un concours. Je décidais, pendant l’heure qui me restait, de lire mon Théâtre/Public n°103, posé sur la table collante de ce bar à peine fréquenté. A la page 38 de ma revue préférée : un article sur « les films livres de Maria Koleva » dans lequel je découvre qu’une cinéaste bulgare exilée à Paris - qui situe sa date de naissance au premier jour de son arrivée en France - ouvre son appartement pour faire des projections de ses propres films, et j’apprend également qu’elle est l’inventeur du film-livre et du cinéma en appartement. « Je fais des films qui ne sont pas autres choses qu’une autobiographie très ouverte (…) Le film livre contient la vérité de son auteur sur l’époque et les rapports humains ». Dans ces deux textes, dont l’un est une véritable profession de foi, des vérités peu banales jalonnent son discours de cinéaste engagée : « Même avec beaucoup d’argent, on ne peut pas manger plus que trois fois par jour et chier une fois, sinon on est malade… ». C’est aussi elle, la fameuse réalisatrice qui a filmé en 1976 Antoine Vitez et ses élèves du Conservatoire (12 heures de film en tout), « un rêve éveillé sur le rôle du théâtre dans la société et le changement à venir du rôle du comédien » écrit-elle.
Maria Koleva ferme le rideau, retourne à sa « cuisine - cabine », et lance son film. A la fin du programme qui incluait ce jour-là une leçon de Vitez et un film d’anticipation sur la fin du monde tourné dans une seule pièce avec un seul comédien, c’est le traditionnel café qui est offert aux spectateurs. Je me souviens encore de ses prises de positions politiques déstabilisantes et des discussions avec un public très impliqué.
A la fin de l’échange qui suivait les dernières projections, les spectateurs sont spontanément repartis. Moi, je suis resté, planté là dans la petite cuisine avec ma tasse de café dans les mains. Nous nous sommes retrouvés tous les deux à parler de son travail, de son petit rôle dans Reds de Warren Beatty, d’Antoine Vitez, du réalisateur Richard Leacock, des allemands, et entre chaque thème abordé, Maria allait chercher dans un coin de son appartement des photocopies sensées retraduire et argumenter un aspect de son discours ou de son œuvre (critiques élogieuses des Cahiers du cinéma, revue de presse, tract politique, filmographie,…). Un homme est entré, professeur de philo je crois, il s’est couché sur le sofa. Nous sommes sortis de l’appartement avec Maria. J’étais heureux de la raccompagner dans Paris jusqu’à sa petite Austin garée dans la rue Cujas...
Entre ma lecture de ses textes dans un café lugubre auvergnat et cette première visite lumineuse à Paris, sept années se sont écoulées durant lesquelles j’ai pu voir ses films sur Vitez et découvrir un petit bijou encore méconnu : son film sur Serge Daney où elle invite le critique à visionner l’une de ses oeuvres et à donner son avis. Le meilleur film sur Daney !
Il y a cinq ans, je m’étais promis de ramener à mes étudiants un entretien dans lequel la réalisatrice pourrait s’expliquer sur la notion de films-livres et évoquer sa rencontre avec Serge Daney. La fin de mon cours sur Astruc se terminait justement sur un questionnement autour de l’éventuelle filiation entre la caméra stylo telle que le définit le réalisateur du Rideau Cramoisi (notion prophétique plus que théorique) et quelques réalisateurs contemporains, l’occasion pour moi de mettre en avant le cinéma de Koleva et d’assurer la transition pour mon cours suivant sur Serge Daney…
Voici un extrait de cet entretien, enregistré chez elle en 2004 :
Maria Koleva - Serge Daney n’aimait pas être filmé. J’ai eu une amitié de sept ans magnifique avec Serge Daney. Ce film-là est le résultat de notre amitié. Je voulais lui prouver que je pouvais faire un film-livre. « L’état de bonheur permanent » est un film-livre mais je n’osais jamais le dire parce que sinon les gens pouvaient penser qu’il y avait du texte écrit sur l’image. En fait, l’image dans un film-livre prolonge et approfondit le contenu, comme chez Brecht. Ca n’a donc rien à voir avec des lettres écrites sur un écran.
T.A. Vous vouliez lui prouver que vous étiez la seule à pouvoir faire un film-livre ?
M.K. Oui, et Serge Daney voulait me prouver que la vision du monde était, en fait, ce qu’il faisait à Libération. Il avait créé la page « Rebond ». Ce qu’il écrivait était puissant car il avait une vision très juste de la société française. On parlait des heures et des heures et on s’enrichissait mutuellement. Moi, je faisais mes films, et lui écrivait des articles. Un jour, il m’a dit : « Maria, tu vas voir. Quand je ne serais plus là, tu verras le désert que c’est ». Et moi, je ne m’imaginais pas la chance que j’avais que quelqu’un à qui je pouvais téléphoner quand je veux, me répondrait toujours, en me donnant toutes les réponses dont j’avais besoin, sans consulter des livres, avec une opinion dont je n’étais pas forcément toujours en accord, mais au moins, j’avais une opinion en face.
T.A. Comment est né ce projet de faire un film avec Daney ?
M.K. Serge Daney était un point de repère intellectuel énorme à l’époque. Un jour je lui dis : « Est-ce que tu veux qu’on fasse un film ? » Il me répond qu’il en est incapable. Pour moi, c’était un grand comédien puisque les gens l’écoutaient bouche bée, mais évidemment, il ne se considérait pas comme tel. Donc, on ne le voyait jamais apparaître dans aucun film. Je lui ai quand même proposé de faire un petit sketch où je jouerais le rôle de la réalisatrice envahissante et lui le rôle d’un journaliste hautain et méprisant. Mais comme je ne suis pas envahissante et lui pas méprisant, cela a très vite viré à un film amical et fraternel extrêmement sensible où chacun marchait sur la pointe des pieds pour ne pas gêner l’autre. Et le comble, c’est que nos techniciens, Patrick Vierge, le chef opérateur, et Maxime Fenzi qui faisait le son, étaient totalement tétanisés puisque des articles de Serge Daney dépendaient des milliers d’entrées dans les salles. Non seulement ils étaient tétanisés, mais en plus j’oubliais mon texte parce qu’il fallait que je dirige la mise en scène, plus des petites improvisations, plus le cadrage. De plus, il fallait aussi que je joue. J’oubliais mon texte, alors c’était terrible.
T.A. Il avait déjà vu l’un de vos films ?
M.K. Il avait vu la première partie de « L’état de bonheur permanent », mais pas la deuxième. Il l’avait vu à Cannes, avec Toubiana. Ils étaient venus parce qu’à l’époque ce qui comptait c’était la qualité du film et non pas l’argent qui était mis dans le film. Donc les critiques de cinéma se déplaçaient où ils pouvaient pour trouver le bon film. Il était venu voir la première partie. Dans le film que j’ai fait avec lui, je lui montre la deuxième partie. Il disait que peut-être on rentrait difficilement dans le film, mais que c’est un bon film car il dit : « quand on fait un film pour une personne, le film est bon, et c’est parce qu’on le fait pour une personne que tout le monde peut le voir ». Cette personne, c’est justement le tuyau par lequel passe tout le public pour comprendre le film, être touché, bouleversé, bref, comprendre le contenu. Je le fais encore aujourd’hui même pour mes films « tourné/monté » (montage en même temps que la prise de vue).
A l’heure qu’il est, Maria Koleva diffuse toujours ses films au 43 Boulevard St Michel, 3e étage, porte à gauche…
T. Aufort
[ Le film La Fête aujourd’hui, la fête demain... sera projeté au Cinéma Lux le Vendredi 4 Décembre 2009, à 22h55 ]
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