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Balada Triste
Un film de ÁLEX DE LA IGLESIA
FRANÇAIS, ESPAGNOL (VOSTF), 2011-1H47.
Avec CARLOS ARECES, ANTONIO DE LA TORRE, CAROLINA BANG...
Espagne, 1937. Pendant que la Guerre Civile espagnole fait rage, un cirque ambulant tente de survivre. Pendant cette période tragique, deux clowns vont s’affronter jusqu’à la mort par amour pour une belle acrobate.
Concentré d’humour noir et de démesure dans une mise en scène éblouissante, Balada Triste est une farce foisonnante, excentrique et baroque qui permet à Alex de la Iglesia d’user à outrance d’un humour corrosif contre le totalitarisme franquiste. Hommage à tout un cinéma de genre, des mélodrames fous de Tod Browning aux monstres de la Universal en passant par Batman, Boris Karloff, Sergio Leone, Hitchcock ou même Buñuel lors d’une parenthèse surréaliste. Difficile de ne pas repérer les références explicites à l’acteur Lon Chaney à la fois dans L’Inconnu (Tod Browning, 1927) et Larmes de Clown (Victor Sjöström, 1924). Le résultat est enthousiasmant et d’une générosité sans égale.
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Balada Triste
Alex de la Iglesia ne sait notoirement pas terminer ses films. Au moins a-t-il réussi, avec Balada triste, à en amorcer un avec brio et à nous tenir en haleine pendant presque les deux tiers du film. Original dans l’approche du scénario et les thèmes abordés et inventif jusqu’à l’iconoclastie (et le mauvais goût assumé), il laisse à voir dans cette première partie un indéniable talent de mise en scène qu’on ne lui aurait pas forcément imaginé en voyant ses premiers films (« Acción mutante », « Le jour de la bête »). Qu’il se perde (et nous perde) sur la fin dans ses habituels poncifs absurdisants et caricaturaux est forcément décevant, mais n’enlève en rien aux qualités du reste du film.
Reprenant le thème de la guerre civile cher aux réalisateurs espagnols (on pense à Carlos Saura avec « Cria cuervos », Victor Erice et « L’esprit de la ruche » …), De la Iglesia l’exploite à fond en le replaçant dans des registres aussi différents que la famille, les rapports entre les sexes ou… Le cirque. L’écrasant héritage semble suinter à tous les niveaux de la société, empoisonnant et stérilisant tout ce qu’il touche : incompréhension entre générations, amours impossibles et ravageurs, lutte à mort entre le clown triste et l’auguste. D’un synopsis grotesque, le réalisateur parvient à tirer un drame poignant, presque une tragédie ; aux enjeux monstrueux d’autant plus troublants, et plausibles, qu’ils surviennent dans ce cadre pathétique. Métaphore puissante et suprêmement inquiétante de ce clown qui asservit tout le monde dans son cirque : Le ridicule n’empêche pas la tyrannie.
La lutte fratricide perdure, même, et surtout, dans cette microsociété marginale, empêchant toute compréhension entre les personnages et donc tout espoir de changement et de rédemption. Tout n’est que rapport de domination, dépendance sado-masochiste de bourreau à victime. Nulle place pour la sincérité et l’empathie, l’amour est impossible car forcément tronqué à la base. On aurait pu croire à une idylle entre Javier et la belle acrobate, mais Natalia ne peut échapper au charme malsain du salopard qui la tue à petit feu, et Javier ne la désire au fond que pour se prouver qu’il peut la posséder.
La seule relation fiable en vérité, celle qui perdure dans le temps en dépit de tous les aléas, est celle de la haine qui unit à l’ennemi juré. Le vieux colonel se souvient presque immédiatement de l’adolescent monté en graine qui l’a jadis éborgné, et l’antagonisme entre les deux clowns devient sur la fin leur unique raison d’exister. On se souviendra d’ailleurs que l’unique philosophie léguée à Javier par son père est « venge-toi. »
La seule manière de ne pas être victime étant, de fait, de prendre la place de son tortionnaire, on va chercher à imiter celui-ci ; à le faire sien au point de développer un rapport intime avec lui. Javier va ainsi se défigurer après avoir massacré le visage de son rival, endossera les attributs (religieux et militaires) du régime contre lequel il s’est toujours battu et finira par s’approprier le monument qui servira de tombe à Franco pour en faire sa tanière. Il ira jusqu’à mordre le caudillo lui-même (au moment emblématique où celui-ci exprime de la compassion envers lui) ; élan anthropophage symbolique, mais manifeste, où Javier tente de s’approprier le pouvoir de l’ennemi suprême pour le faire sien. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’il achèvera pour de bon sa métamorphose en monstre sanguinaire après cet événement.
En définitive, Javier n’aura fait que suivre le chemin de son père. Que celui-ci soit plus hautement représenté par le clown qui dépèce du fasciste à la machette ou Franco lui-même n’a, au fond, aucune importance. Javier est un enfant perturbé, comme l’a compris Natalia, un gosse corrompu par le message empoisonné et contradictoire des adultes. Il est incapable faire autre chose que de perpétuer celui-ci jusqu’à la caricature, et est en même temps impuissant à l’actualiser dans son époque. Pris au piège des paradoxes d’une société espagnole qui a évolué très vite tout en conservant certaines de ses racines les plus mortifères (le générique du début reproduit admirablement cette impression), le clown triste est condamné à la solitude. Il ne peut choisir son camp. Dans son costume final il syncrétise toutes ces influences paternelles qui le dépasse : Il est à la fois clown, soldat et prêtre, exerçant sa soif de vengeance de façon totale, arbitraire et insensée jusqu’à ce qu’il soit arrêté.
On se plait à rêver du même film qui se conclurait peu après la sortie de Javier du manoir du colonel, la transformation en clown-évêque meurtrier servant de point d’orgue à la démonstration.





