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Don Siegel, un "petit" grand maître...


... ou pourquoi on ne reconnaît pas toujours la Vallée de la Mort.

Par Blaise ZAGALIA,  le 2 novembre 2009 2009

Le LUX a pour habitude de passer régulièrement les classiques des grands maîtres du cinéma mondial. Et que je te fais un cycle Mizoguchi, et que je te diffuse L’Aventure de Mme Muir de Mankiewicz, et que je te prépare un stage Dreyer dans le cadre des Boréales... Ce sont les géants incontournables. Même lorsqu’on ne les regarde pas, on les devine au loin, tant leur présence est importante. Ils sont l’horizon du paysage cinématographique, celui vers lequel tendent les jeunes réalisateurs qui ont la vocation. Ils sont les phares éclairant la nuit américaine...

Et puis il y a les petits maîtres... Ceux qui ont quelques lignes condescendantes dans les encyclopédies, dont une bonne moitié de films sont perdus, qui ont 50 ans d’une carrière prolifique et dont on a du mal à citer cinq films, qui sont les humbles artisans plutôt que les grands artistes du cinéma.

Don Siegel fait partie de ces derniers, il est l’un de ces artisans ayant tiré la série B vers le haut avant de connaître tardivement les honneurs du succès public et du lynchage critique. Mais avant de continuer l’éloge du Monsieur sans doute convient-il de définir plus précisément l’art subtil de la série B dont les contraintes ont très nettement influencé le Don. Prenons si vous le voulez bien l’exemple du western puisque Don Siegel en tourna plusieurs.

Le western de série A a John Wayne et une jeune starlette tout à fait craquante à l’affiche. Une bonne moitié du tournage se déroule en extérieur dans la Vallée de la Mort. Pour la scène finale de l’attaque du fort, il y a près de 300 figurants dont la moitié à cheval. Le scénario est bien écrit et l’équipe technique chevronnée.

Le western de série B a la doublure cascade de John Wayne comme acteur principal, vous savez cet homme qui passe son temps à tomber du toit en se tenant le ventre juste après un coup de feu, comme saisi d’une diarrhée foudroyante. La moitié du tournage se déroule dans les restes de décors d’un film de série A avec en guise d’extérieurs des stocks shots de la Vallée de la Mort. Pour la scène de l’attaque du fort, il y a environ 100 figurants mexicains qui roulent les r en guise d’indiens et trois chevaux arthritiques. L’histoire est bonne puisqu’on a copié un film qui a bien marché l’année précédente et qu’on a réussi a expliquer le peu de chevaux dans la scène finale grâce à une pirouette scénaristique.

Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter le western de série Z (même si ce n’est pas le propos aujourd’hui). Le western de série Z a un acteur américain inconnu, exilé en Italie, en guise de tête d’affiche. La moitié du tournage (soit une après-midi... L’autre moitié ayant eu lieu le matin) se déroule dans la grange de la ferme familiale avec en guise d’extérieurs un chouette terrain vague dans la banlieue de Naples qui, avec le bon cadrage, se prend pour la Vallée de la Mort. Pour la scène de l’attaque du fort (qui ressemble curieusement à une grange), on ne voit pas les assaillants. Tout est tourné de l’intérieur avec les deux acteurs, ce qui donne une atmosphère oppressante de huis-clos arty. Le scénario a été écrit dans la nuit après que Damiano ait gagné à la roulette la somme suffisante pour tourner un western en une journée, on a beaucoup bu et eu plein d’idées terribles, hélas impossibles à tourner avec d’aussi faibles moyens et on a réécrit le scénario pendant le tournage.

Don Siegel travaille donc au début de sa carrière dans une économie particulière, celle de la série B où il fera montre de deux grandes qualités. D’abord, c’est un excellent technicien. Il a été monteur avant d’être réalisateur et Jack Warner lui-même le trouve si bon qu’il l’oblige à achever son contrat de monteur avant de pouvoir réaliser. Ensuite, dans un monde où le dépassement de budget est une règle d’or, lui tient les cordons de la bourse. Imaginatif et économe, c’est le type même du réalisateur de série B dont le talent est flagrant dans L’Invasion des profanateurs de sépulture.

« Petit » film de science-fiction de 1955, L’Invasion des profanateurs de sépulture est l’exemple presque canonique de la série B réussie du fait même des contraintes inhérentes à la chose. L’absence de star au générique – c’est sans doute le rôle le plus connu de Kevin McCarthy, quant à Dana Wynter elle est devenue célèbre grâce au petit écran - facilite l’identification du spectateur et colle bien à l’idée de petite ville de province dans laquelle se déroule un phénomène mystérieux et d’individus lambda victimes d’un étonnante malédiction. Quant aux contraintes budgétaires et à la quasi absence d’effets spéciaux, elles obligent Don Siegel à redoubler d’imagination et à verser du côté du thriller psychologique. Usant de tous les stratagèmes de réalisation : jeu sur la profondeur de champ, cadrage claustrophobe, importance du hors-champ, Don Siegel réalise un film paranoïaque, dans lequel tous les personnages sont potentiellement dangereux. Et l’on s’interroge même sur la santé mentale du héros et narrateur. Le tout est ramassé sur 1h20 où, passée l’exposition, l’intrigue se développe sans temps mort, suivant la course désespérée des deux principaux protagonistes au milieu d’une ville de plus en plus menaçante. Au final, c’est un « petit » chef-d’œuvre de la science-fiction des année 50, décennie qui en compta beaucoup, qui peut être vu au Lux cette semaine.

Je vous aurait bien fait l’éloge de Les Evadés d’Alcatraz par la même occasion, mais à ma grande honte, je ne l’ai pas vu. Si j’ai le temps d’ici là, on en recause mercredi prochain.


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