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Espérer que La Route soit bonne


Où l’on apprend à cuisiner les enfants...

Par Blaise ZAGALIA,  le 9 décembre 2009 2009

La Route est l’adaptation du dernier roman homonyme de Cormac McCarthy, prix Pulitzer de la fiction 2007, dont la plupart des gens qui lisent des livres vous diront qu’il s’agit du meilleur roman de 2008 (alors qu’en vrai c’est 2666 de Roberto Bolano). Hélas, nous sommes bien placé pour savoir que la qualité d’un roman ne préjuge pas de celle de son adaptation. Hélas bis, nous sommes bien placé aussi pour savoir que malgré tout, c’est le genre de chose qui aiguise la curiosité et entraîne parfois des déceptions cruelles. L’inverse est tout aussi vrai, Shining n’est certainement pas le roman le plus ambitieux de Stephen King, il a pourtant donné entre les mains de Kubrick l’un des plus beaux films d’épouvante de tous les temps, au prix, il est vrai, d’une réécriture importante que le King renieen bloc. Kubrick a aussi adapté trois autres romans plus ou moins reconnus, Lolita de Nabokov, Orange mécanique de Burgess et 2001 l’Odyssée de l’espace de Clarke avec des fortunes diverses certes, mais une qualité de réalisation certaine. Il y a donc peu de rapport entre la qualité d’un roman et celle de son adaptation ; tout dépend du réalisateur et de la réalisation. À un Kubrick, on peut donner carte blanche. Et à un John Hillcoat ? Qui ? John quoi ? C’est le nom du réalisateur de La Route. Un quasi parfait inconnu, australien d’origine, réalisateur de longs-métrages et de clips, un CV assez classique pour rentrer à Hollywood, mais qui empêche de se faire une idée sur le bonhomme. C’est qu’il en va des CV comme des adaptations, ils ne permettent pas de préjuger de l’œuvre future.

On dirait le Sud

La Route est un film post-apocalyptique qui raconte la descente vers le Sud d’un père et de son fils après une fin du monde. Je dis une et pas la fin du monde parce qu’on ne sait pas exactement de laquelle il s’agit et que dans le fond, ce n’est pas le propos du film. Le décor pourrait être celui d’un hiver nucléaire. Il n’y a plus de végétation, si ce n’est des arbres nus qui s’écrasent au sol lors des coups de vent. Tous les animaux sauvages sont morts faute de nourriture. La terre tremble régulièrement. Les orages sont fort nombreux. Et parfois de grand incendies inexpliqués enflamment les forêts mortes. Le soleil jamais ne paraît. Il ne reste que quelques survivants qui errent sur une terre stérile en pillant et en mangeant les seuls autres êtres vivants qu’ils croisent encore, les hommes. Comme nous préférons l’agneau au mouton, les anthropophages préfèrent, pour d’évidentes raison pratiques, les enfants aux adultes. C’est plus facile à capturer, à abattre, à éviscérer, et c’est plus tendre cuit à la poêle surtout avec des l’ail et des fines herbes. Le père convoie donc son fils en tâchant de le protéger des bandes cannibales, poussant un caddie de fortune le long d’une route qui descend plein sud. Mais plus qu’une suite de péripétie liée à la survie, La Route s’offre le luxe d’être un très beau film sur la paternité et la transmission.

Dead men walking

Bien sûr comme dans tout bon post-apo, on a le droit à la mise en scène du délitement familial, social, anthropologique, à la vision d’une humanité qui retourne à la violence et à la sauvagerie. Que voulez-vous, la loi du plus fort est dure, mais c’est la loi. Ici, elle se résume au triomphe d’hommes armés et à des règles simples : les femmes, on les viole, les vieux, on les vole et les enfants, on les mange. Ceux qui ont gardé un soupçon d’humanité se suicident. Et si la fin du monde se lit dans les paysages gris sous des ciels gris, elle se lit surtout sur les gros plans de visages de l’ensemble des protagonistes, gris eux aussi, parcheminés de rides qui ne sont pas celles de l’âge mais celles que la faim, la peur, le froid impriment durablement sur les figures. Ce ne sont pas véritablement des rides mais bien plutôt des craquelures, des gerçures, des flétrissures. À ces visages multiples, burinés, harassés, le réalisateur oppose celui unique, lisse et sans souillure, d’un enfant. Et c’est cette simple pureté, comme épargnée par la catastrophe générale, qui pousse le père, magnifiquement interprété par Viggo Mortensen, à lutter, à combattre et surtout à éduquer... Distillant une ambiance très noire par l’intermédiaire d’un photo très grise, opposée à des flash-backs pré-apocalyptiques qui jouent sur les des jaunes lumineux et ensoleillés, La Route finit par ne plus tant s’intéresser à la survie physique qu’à celles d’idées que le père essaie de transmettre à son enfant, ce qu’il appelle maintenir la flamme, ne pas sombrer dans la bestialité. Le film opère au fur et à mesure de son déroulement un renversement très émouvant quand l’enfant finit par devenir un homme bon alors que son père perd peu à peu pied. Et c’est le petit qui finira par veiller son père lors de son dernier sommeil...

La Route n’est peut-être pas un chef-d’œuvre mais un film réussi, à la réalisation solide, à la narration originale, qui reste durablement et qui m’a valu une dépression expresse.


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