Et pour quelques dollars de plus
Des armes et des hommes
Par Jean-Luc LACUVE, le 12 janvier 2010 2010
L’opus 2 de la tétralogie des westerns de Sergio Leone
Reprise des westerns italiens de Leone par Carlotta-Films
Leone cherche quelque chose de plus solide que la parodie et le sadisme de son premier western, Pour une poignée de dollars. D’où, sans doute, l’ancrage historique à peu de frais permis par la citation initiale. "Là où la vie n’avait pas de valeur, la mort parfois avait son prix. C’est ainsi que les chasseurs de prime firent leur apparition."
Léone fait aussi preuve d’un goût quasi archéologique pour les armes d’époque, hobby très répandu en Italie. Les armes complexes de Mortimer ou celle plus fantaisiste du Manchot, serpent argenté sur une crosse orange, sont mis en scène avec soin lors des duels. Il faut ajouter le soin dans le choix des lieux et des costumes. Mais surtout, Leone définit mieux les personnages que dans le film précédent.
Cette fois il y a deux héros. Clint Eastwood a son métier, il est chasseur de primes. On retrouve aussi chez Anthony Mann des chasseurs de primes (L’âppat, Du sang dans le désert) mais ils avaient honte de ce qu’ils faisaient. Par contre, chez Leone, le Manchot n’a aucun scrupule à se faire payer, et c’est justement le côté vénal du personnage qui plaira au public notamment le happy-end où il transporte les cadavres des hors la loi pour toucher les primes.
L’autre héros est interprété par un obscur acteur américain, spécialisé dans les rôles de composition, Lee Van Cleef (Le train sifflera trois fois, L’homme qui tua Liberty Valance..) dont Leone a fait une vedette en lui inventant un rôle qui convenait à son profil. Il joue ici le colonel Mortimer, genre "Bible et pistolet", qui cache derrière son self-control de belliqueux projets de vengeance.
Le vilain, le plus fantaisiste des trois est un mexicain cyclothymique attiré par l’autodestruction interprété par Gian Maria Volonté.
La morale des westerns américains était souvent fondée sur un compromis entre le libre-arbitre et la prédestination : les amis-ennemis sont libres de choisir entre le bien et le mal, de céder ou pas aux tentations disséminées le long de leur chemin, même s’il est facile de comprendre dès le début ce qu’ils feront. Leone choisit un manichéisme plus élémentaire, ses héros ont des visages semblables à des masques. Il suffit de voir ce qu’ils fument pour deviner leur caractère. La pipe du colonel signe un tempérament obstiné et réfléchi, le cigare commencé du Manchot lui donne un air insolent et la cigarette de marijuana explique le regard halluciné de l’Indio.
Une des nouveautés de ce film est l’exaltation sans complexe de la vengeance, selon le goût latin pour le mélodrame. Tout l’épisode de la vengeance est entouré d’une atmosphère vaguement gothique ; dans le flash-back, il y a des images de viol virées en rose, et un gros plan de la femme qui s’est suicidée qui fait penser à Edgar Poe. De plus l’épisode est décrit au moyen de flash-back espacés, comme dans le mélodrame psychanalytique (Marnie). Sa valeur traumatique est soulignée par le fait que l’Indio prend un étrange plaisir à s’en souvenir, en écoutant la musique d’un carillon, incorporé dans une montre dont Mortimer possède un exemplaire identique. C’est là, l’annonce du style opéra des films suivants.
C’est dans les duels que se manifeste le goût Léonien du cérémonial. Alors que Hawks, Ford ou Mann s’efforcent de doser la fréquence des fusillades et cherchent à en justifier la présence dans le récit, Leone paraît surtout intéressé à en varier chaque fois le rituel. Il y a :
1 : le règlement de comptes dans l’église abandonnée, quand l’Indio se venge d’un traître ;
2 : le duel mi-drôle, mi-sérieux où les deux héros s’amusent à cribler de trous leurs chapeaux, sous le regard ravi d’un groupe de gamins ;
3 : tir à la cible sur un pommier dont les fruits tombent à la grande joie d’un gamin mexicain ;
4 : le duel final, dans des arènes et avec un arbitre.
S’agissant de rituels, on peut les apprécier à la fois comme des drames et comme des parodies. Cette ambiguïté a suffi à faire reconnaître Leone comme un héritier des grands peintres maniéristes, capables de reprendre des sujets traditionnels avec un regard moderne et désenchanté.
Les fervents défenseurs de la version italienne dont fait partie Jean-François Bonini regrettent que ne soit jamais proposé la VO italienne des films de Leone. Et pourtant, quel plaisir d’entendre s’exprimer en italien Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Klaus Kinski et tous les acteurs italiens dont certains ont préféré prendre des pseudonymes américains, comme l’a fait le réalisateur Bob Robertson (pseudonyme où Leone joue avec le nom de son père Roberto Roberti).Les défenseurs de la VO anglaise estiment qu’il faut entendre la voix originale des deux protagonistes (et donc de sacrifier celles de Gian Maria Volonté, Mario Brega...), que le western est américain...Pour défendre la VO italienne, il suffit de rappeler que même si les dialogues sont rares, ils ont été conçus en italien et de nombreuses phrases des films de Robertson sont devenues culte.
Pour Jean-François Bonini la présence d’éléments inhabituels dans les westerns : une armure, des statues, la montre et son mécanisme dans Pour une poignée de dollars, les blindés de Il était une fois la révolution, sont des séquelles du passage sans transition du Colosse de Rhodes (1961), péplum dont le protagoniste est une machine de guerre au western.
En savoir plus : L’analyse du Ciné-club de Caen
A voir également : L’Affiche Italienne
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