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Haneke, mon frère


Où l’on est invité à table avec les cinéastes du monde entier...

Par Blaise ZAGALIA,  le 18 novembre 2009 2009

Parmi les clichés les plus éculés qu’on entend sur le cinéma, il y a cette phrase merveilleuse, poncif qu’on entend régulièrement dans les remises de prix, qui vise à occulter les pourtant nécessaires conflits qui existent parfois entre réalisateurs et producteurs, producteurs et distributeurs, distributeurs et exploitants et à faire croire qu’un tournage est une grande aventure démocratique plutôt qu’une entreprise autocratique : « Le cinéma est une grande famille ! ». Soit... Alors c’est une famille comme les autres, avec ses engueulades, ses séparations, ses histoires cachées.

La scène

Imaginons un repas avec toute la grande famille du cinéma – pour simplifier il n’y a que des réalisateurs. La tablée est immense. Il n’y a quasiment que des hommes. Beaucoup sont blancs, européens ou américains. Les indiens, forts nombreux également, mangent dans leur coin. Depuis quelques années, on invite aussi les cousins asiatiques et l’on papote surtout avec les japonais, les coréens et les sino-hong-kongais. Tout en bout de table se trouvent les sud-américains dont on a l’impression qu’ils sont plus nombreux que l’année précédente. Et les cinéastes africains ramassent les miettes du repas.

Du côté blanc de la table se trouve un homme austère à la barbe blanche parfaitement taillée qui regarde d’un oeil sévère ses collègues américains qui bâfrent en rotant. C’est Michael Haneke. Il s’est assis à côté de Kiarostami parce qu’il l’aime bien. Alors que le repas est plutôt animé et que beaucoup se lèvent de table pour aller discuter avec leurs collègues plus loin, personne ou presque ne vient saluer Haneke. C’est que dans la famille, il occupe la position particulière de l’oncle un peu pontifiant qui met mal à l’aise ses frères et effraie un peu les neveux turbulents. À la noce, Haneke n’est pas un rigolo...

Son cinéma est celui d’un moraliste, au sens que ce terme avait aux XVII et XVIIIème siècle. Observateur aiguisé de la société occidentale contemporaine, Haneke passe le repas à scruter avec l’oeil de l’entomologiste les convives et semble prendre des notes mentalement en vue de son prochain film. Haneke décrypte derrière la bonne humeur de façade, la politesse, le vernis civilisationnel les germes de la barbarie. Et cela ne va pas sans quelques scandales. Car la gêne que crée Haneke n’est pas dûe au discours moral qui transparaît à travers ses films mais bien au fait de montrer de façon la plus crue la violence occultée dans notre civilisation. C’est un moraliste certes mais dans sa forme la plus sadienne. Benny’s Video, Funny Games ou La Pianiste ont chacun fait scandale en leur temps, d’abord pour une question formelle : la représentation réaliste de la violence, du sadisme, du sado-masochisme ou du voyeurisme à travers une violente critique de la société du spectacle, des médias, de la classe moyenne.

Haneke n’est donc pas un rigolo, mais le réduire à un simple moraliste serait exagéré.

Un prophète ?

D’abord parce que Haneke ne fait pas que critiquer un système, mais il en prévoit également les dérives ultérieures. Il suffit de revoir la scène de meurtre de Benny’s Video sorti en 1992 pour se rendre compte de la force prophétique de son analyse. Le meurtre se déroule en deux plans. Un champ sur le visage de l’assassin, un jeune garçon de quatorze ans, alors que retentit une détonation. Puis en contre-champ, un long plan fixe sur le moniteur vidéo de la chambre montrant la fuite en rampant de la victime, les aller-retours affolés de l’assassin pendant que le reste du meurtre se déroule en hors champ. Cette scène absolument glaçante, d’une violence presqu’insoutenable ressemble à s’y méprendre au pire d’internet aujourd’hui où sont relayé les caméras de surveillance du monde entier montrant agressions, vols, meurtres lors de ses même plans fixes, neigeux que l’on aperçoit dans le moniteur de Benny’s Video.

Haneke est aussi un styliste hors-pair, un adepte du plan fixe, long qui va à l’encontre de la grammaire cinématographique hollywoodienne. La simplicité de son dispositif de réalisation permet de mettre sur le même plan le quotidien de ses personnages et la représentation de la violence dans une indifférenciation qui crée un fort malaise chez ses spectateurs. La violence chez Haneke n’est ni le point d’aboutissement de la narration ni le climax de la séquence mais un élément parfaitement intégré à la narration dans ce qu’elle peut avoir de plus banal.

Un prophète !

Le dernier scandale a eu lieu lors de la remise de la Palme d’Or à Cannes où beaucoup de commentateurs estiment qu’Un prophète aurait dû avoir cette récompense à la place du Ruban blanc. Pauvre Haneke, c’est sans doute son scandale le moins mérité. En ce qui concerne la qualité des films respectifs, je vous laisse juger. Quant à Cannes, chacun savait qu’il était difficile de donner deux années consécutives la Palme à un film français, et d’une certaine façon Cantet a fait plus de tort à Audiard qu’Haneke. Ce qui est certain, c’est qu’il est assez excitant de voir Haneke bousculer ses habitudes et s’attaquer à un film à costumes en noir et blanc. Je vous laisse juger cette semaine en allant voir Le Ruban blanc. Attention, le film n’étant pas en exclusivité, il ne bénéficie que d’une séance par jour. Ne la ratez pas.


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