Pique-nique à Hanging Rock
Où un modeste caissier demande Drew Barrymore en mariage...
Par Blaise ZAGALIA, le 2 janvier 2010 2010
L’art en général et le cinéma en particulier entretiennent un curieux rapport à la jeune fille. Stade de transformation entre la fillette déjà révolue et la femme en devenir, que depuis Nabokov on appelle nymphette ou Lolita pour faire les malins, la jeune fille exerce une fascination extrême. Elle est par définition un territoire de métamorphose, insaisissable, une mue fugace et fragile. On voit encore en elle l’innocence virginale de la fillette et l’on ressent déjà pour elle la fascination sexuelle (ben oui...). Le cinéma en fait des icônes, et même si pour d’évidentes raisons morales, il triche sur les âges quand il nous présente pour la première fois Kirsten Dunst, Scarlet Johansson, Ellen Page, il les met en scène comme des jeunes filles. Cette espèce de glaciation qui veut faire durer la jeune fille plus que la nature ne le permet occulte le sort réel réservé à celle-ci. La condition même de la jeune fille, ce pont jeté entre l’enfance et la féminité, détermine un destin tragique : l’histoire de la jeune fille est avant tout l’histoire d’une disparition. Cette explosion de grâce soudaine est l’indice d’une maladie terrible, l’arrivée de l’âge adulte. Et quand la femme naît, elle laisse au sol une peau morte, déformation grotesque du corps de la jeune fille, pantin désarticulé qui joue à la marelle avant d’être emportée par le vent. Le cinéma, avec sa capacité à suspendre, pour une éternité trop courte, le temps, fait donc de la jeune fille l’un de ses points d’orgue : dans le monde merveilleux du cinéma contemporain, on incarne des jeunes filles le plus longtemps possible avant de devenir du jour au lendemain une vieille botoxée dont les coutures ont sauté. (À l’exception de Drew Barrymore qui sera éternellement belle, Drew, si tu lis ces lignes, épouse-moi !) Le cinéma contemporain voit des jeunes filles partout, tout le temps en occultant volontairement le vrai drame de l’existence, la jeune fille est rare et va bientôt devenir femme. Rares sont les films qui traitent de la jeune fille en prenant en compte cette réalité.
Peter where ?
J’aime beaucoup Peter Weir... D’abord parce qu’il a réalisé l’un des plus beaux films des dix dernières années : Master and Commander : De l’autre côté du monde, un merveilleux film d’aventure qui est aussi un modèle de classicisme hollywoodien dans ce qu’il a de plus abouti : la réalisation strictement mise au service de la narration et des personnages. C’est peu de chose certes mais il est si rare que cela soit fait avec un tel degré de virtuosité modeste qu’il m’est difficile de voir autre chose dans ce film qu’un chef-d’oeuvre. Sa carrière hollywoodienne est connue des cinéphiles et du grand public et on imagine mal quelqu’un qui n’aurait vu ni Witness, ni Le Cercle des poètes disparus, ni The Truman Show. Si ces films ne sont pas tous des coups de génie, Peter Weir est de ces réalisateurs solides que j’ai toujours plaisir à retrouver parce qu’il n’est jamais médiocre. C’est un faiseur dans le meilleur sens du terme, un de ces artisans discrets qui enchaînent à raison les succès. Avant de tourner aux États-Unis, Peter Weir a aussi connu une belle carrière australienne qui connaît ces dernières années une seconde vie au gré des rééditions DVD et des ressorties 35 mm. On y devine un auteur avec des thématiques fortes et un art de la réalisation déjà consommé.
C’est durant cette période australienne que Peter Weir tourne Pique-Nique à Hanging Rock, son deuxième film... 14 février 1900, c’est le jour de la Saint-Valentin, les jeunes filles du collège Appleyard se rendent en excursion à Hanging Rock, une roche volcanique crevant la plaine australienne, rouge comme Ayers Rock... Durant cette excursion trois jeunes filles et l’une de leur professeur disparaissent mystérieusement. Et oui, je vous l’avais dit dans l’introduction, le destin de la jeune fille est de disparaître, vous étiez prévenus.
Virgin Suicides ?
Film fantastique dans tous les sens du terme, Pique-nique à Hanging Rock a l’intelligence de jouer la carte du mystère jusqu’au bout et de ne pas offrir de résolution à l’énigme qu’il met en scène. Il échappe ainsi au genre tout en interpelant plusieurs... Si le début du film se présente comme un teen movie avant l’heure, qu’il vire au whodunit et son enquête policière après la disparition des jeunes filles c’est avant tout un film fantastique qui en utilise les codes graphiques sans véritablement avoir un argument fantastique. Pique-nique est l’un de ces rares films oniriques dont l’ambiance prime sur la narration. La séquence de Hanging Rock est l’une des plus étranges et magnifiques qui soit. Elle alterne les plans sur les jeunes filles et les contre-plongées sur Hanging Rock montagne rouge, turgescente à la fois fascinante et menaçante pendant que la bande son joue sur les nappes de mellotron (ce dont se souviendra très bien Air pour la BOF de Virgin Suicides) et la flûte de Pan. La réalisation qui joue beaucoup sur les fondus enchaînés, les flous hamiltoniens, une photo solaire (qui a depuis été légèrement atténuée par Peter Weir lui-même) est tout simplement magistrale et donne à ce film une ambiance esthétique évanescente en parfaite adéquation avec le mystère qui demeure après la vision du film (et rarement le terme vision aura été aussi adéquat).
Attention, le film a peu de séance.
La semaine prochaine, je prend des vacances bien méritées, loin du travail et d’internet. Je ne posterai donc pas ma chronique hebdomadaire. Bonne année à tous et à bientôt au cinéma...
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